close
Le journalisme se rhabille

Temps de lecture : 7 minutes

Et si faire du journalisme autrement, c’était aussi, et peut-être surtout, le présenter autrement ? Si avoir une nouvelle approche du journalisme passait autant par la forme que par le fond ?

L’explosion des pure players a fait naître une nouvelle façon de présenter l’information. L’approche artistique, avec des stars de la maquette qui redessinaient des journaux, laisse peu à peu la place à une approche beaucoup plus technique.

Un nouveau métier apparaît, celui d’UX Designer, ou spécialiste en expérience utilisateur. Ils ne fréquentent pas les écoles de journalisme mais plutôt celles de marketing digital ; ils sont ingénieurs plus que journalistes.

L’un des plus gros problèmes du web design c’est qu’il est toujours dans les mains de techniciens alors qu’il devrait être fait par des journalistes spécialisés en design graphique ou des designers graphiques. 

Mario Benito, journaliste espagnol spécialisé dans le design d’information

Cette nouvelle conception de la présentation de l’information implique une nouvelle conception de l’information elle-même. Le journaliste, quand il écrit, doit prendre en compte l’optimisation du contenu pour le web.

Comme l’explique Valentino Puleo, UX Designer chez Quadra Diffusion, les utilisateurs ne prennent pas le temps de lire entièrement le contenu d’un article. Chaque article doit être composé d’un titre, d’un titre secondaire et d’un sous-titre. Cela permet au lecteur de lire le passage qui l’intéresse. » L’information est désormais pensée, designée, spécifiquement pour le web.

À cette contrainte, s’ajoutent celles liées aux mobiles, support de lecture de plus en plus plébiscité. Les pure players, mais aussi les sites internet des médias papier, abandonnent peu à peu la disposition en ligne pour une disposition des articles en carrés. Ils privilégient les couleurs primaires, lumineuses, percutantes ; une typographie plus grosse, plus ronde, plus visible. La forme se fait le reflet du fond, lui aussi de plus en plus direct. Contenu et contenant s’allient pour renforcer un message journalistique qui va être consommé très vite avec un temps d’attention réduit.

Cliquez sur les trois petits points pour faire apparaître plus de contenu.

Dans la presse écrite aussi, des changements profonds bouleversent le journalisme. Et ce journalisme, résolument nouveau sur le fond, se doit de l’être aussi sur la forme. L’explosion du long format avec des revues qui paraissent moins souvent mais traitent des sujets en profondeur comme America ou XXI entraîne un bouleversement des codes graphiques des médias.

Ces mook, comme leur nom l’indique (contraction des mots anglais magazine et book : livre), ne sont plus vraiment des magazines. Mais pas non plus tout à fait des livres. Vendues dans des librairies et non dans les kiosques, ces revues coûtent plus cher mais se positionnent comme des objets que l’on va garder. Le temps de lecture rejoint le temps d’enquête.

Les médias doivent s’adapter à de nouveaux usages : d’un côté, lire vite sur le web dans le tram ou le métro et, de l’autre, prendre le temps de se poser avec des mook.  

Louise Dehaye, graphiste et professeure à l’école Créasud en BTS Design graphique, option communication et médias imprimés

Le graphisme et le design participent à ce changement de conception de l’information. Les typographies sont plus audacieuses et plus travaillées, tout comme les images. Le dessin est aussi beaucoup utilisé. La revue devient un bel objet, aussi qualitatif sur le fond que sur la forme. L’habillage présente autrement un journalisme lui-même innovant (voir présentation ci-dessous).

La couverture, c’est bien. Mais que se passe-t-il dessous ? La presse papier rompt petit à petit avec ses codes et adopte de plus en plus ceux du numérique. Même la presse quotidienne, pourtant souvent très classique, délaisse lentement les traditionnelles teintes bleues, rouges et noires pour des couleurs plus énergiques comme l’a fait The Guardian. Certains titres n’hésitent plus à bousculer les sacro-saintes cinq colonnes. Le journalisme change en profondeur mais aussi en surface.

Et dans cette optique-là, l’image revêt une importance presque capitale. C’est souvent l’image qui attire, ou rebute, le – futur – lecteur au premier abord. La photo, la vidéo et de plus en plus le dessin, y sont pour beaucoup dans la première impression que laisse un média. Car ils s’ancrent plus profondément dans la mémoire (voir présentation ci-dessous).

Quand on parle de nouveaux graphismes pour mettre en valeur un nouveau journalisme, le logo est très important. C’est une petite chose qui paraît insignifiante mais qui, en réalité, est la plus importante de toutes : elle s’inscrit profondément dans l’inconscient. Un logo dit beaucoup du média qu’il représente. Les logos, inspirés de plus en plus des codes du numérique, s’arrondissent, se colorent et se mettent en adéquation avec un journalisme innovant (voir présentation ci-dessous).

Difficile de penser un journalisme autrement sur le fond, sans prêter attention à la forme. De plus en plus, le graphisme et le design fabriquent de nouveaux habits à un journalisme qui se transforme. Des habits parfois contraignants mais presque toujours au service de celui qui les porte. Et ce n’est sûrement pas près de changer, tant le sujet du graphisme est intimement lié à celui du format. Et donc à un bouleversement profond du journalisme lui-même.

Le journalisme s’adapte à de nouveaux usages liés au temps disponible pour la lecture. Très court sur le web, où fond comme forme se doivent d’être percutants, en particulier visuellement. Bien plus long pour les mook qui privilégient un graphisme et un design très qualitatifs. Des codes adoptés aussi par les médias plus classiques, jusque dans leur logo.

Le journalisme s’adapte aux nouveaux modes de vie des lecteurs et devrait continuer à le faire dans l’avenir. Quant au reste, le journaliste espagnol Mario Benito, « le laisse aux prophètes, à ces gourous d’internet qui ont nui aux médias, qui ont eux-mêmes suivi leurs conseils. »

Marina GUIBERT